SLATE.FR: Chávez-Poutine: même pétrole, même défaite

Escrito por: el: 02/04/2014

Publié le 09/03/2014 par Eric Le Boucher en SLATE.fr Article également publié dans Les Echos
Mis à jour le 09/03/2014 à 9h18

Les extrêmes de gauche comme de droite vivent encore au siècle dernier, avant la mondialisation, avant l’interdépendance.

- Vladimir Poutine et Hugo Chávez, le 2 avril 2010 à Caracas. REUTERS/Jorge Silva -

– Vladimir Poutine et Hugo Chávez, le 2 avril 2010 à Caracas. REUTERS/Jorge Silva -

Le Venezuela d’Hugo Chávez, en déconfiture, a ruiné les espoirs des politiques d’extrême gauche. La Russie de Vladimir Poutine va faire la même démonstration d’inanité avec les politiques de l’autre bord, celles de l’extrême droite ou, si l’on préfère, celles de l’extrême nationalisme.

Les deux dictateurs élus –élus dans des conditions contestables– ont la même politique de force: remettre la main de l’Etat, en clair la leur, sur les matières premières. Riches de cet or, ils pourront distribuer des aides, des subsides, des subventions, et ainsi satisfaire les populations. Chávez, accordons-le lui, avait l’espoir de réduire la misère endémique de l’Amérique latine, Poutine a lui d’abord en tête d’embrigader la séditieuse masse slave. Mais l’étatisme et le nationalisme sont communs, le pouvoir fort est la solution nécessaire.

Le «chavisme» a échoué parce que la lutte contre la misère doit se faire avec les forces économiques et non pas contre. C’est ce que découvrent aussi les socialistes français: ce sont les entreprises qui créent la richesse et l’emploi. Un Etat, même fort du pétrole, ne réussira pas s’il ne sait pas encourager l’économie privée, la diversifier, l’ouvrir, la moderniser dans son entier. Lula da Silva au Brésil a montré combien cette voie «social-démocrate» était la seule bonne.

Tous unis contre le Grand Satan

Vladimir Poutine va lui aussi buter sur la même incapacité à diversifier son économie. Le PIB russe varie comme le cours du brut. La moitié du budget vient du pétrole. La banque, l’énergie, les transports sont restés étatisés et inefficaces. La corruption est endémique. La fuite des capitaux demeure colossale. La recherche-développement est atrophiée. L’éducation manque de moyens. Le potentiel de croissance a été divisé par deux pour tomber sous 2,5% l’an[1].

Mais quand Chávez menace les forces économiques «internes», commerçants et entrepreneurs, les «petits bourgeois» ennemis de la classe laborieuse, Poutine lui s’en prend aux forces «externes». Les deux, internes et externes, sont liées, bien sûr, elles sont même liguées car manipulées par les Américains, vu de Caracas comme de Moscou.

C’est l’autre similitude des deux extrêmes: le mal, c’est toujours l’Amérique. Le complot est toujours yankee, il survit à la Guerre froide. En France aussi, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen se retrouvent unis contre le Grand Satan et dans la même attirance pour nos deux dictateurs. Mais là où Poutine ajoute la provocation à l’erreur d’analyse, c’est qu’il s’en prend à ses clients. Il accuse les Américains et leurs caniches européens de nourrir la sédition ukrainienne place Maïdan et d’avoir fomenté le coup d’Etat qui a mis le russophile président Viktor Ianoukovitch dehors.

Comment peut-il insulter les pays qui lui achètent les deux tiers de ses exportations? Et qui, après-demain, disposeront des gaz de schiste nord-américains à profusion?

C’est l’autre erreur des dictateurs: ils croient pouvoir tenir tête au monde entier et imposer leurs vues. Les extrêmes de gauche comme de droite vivent encore au siècle dernier, avant la mondialisation, avant l’interdépendance. Poutine ne s’est jamais défait de sa nostalgie de la puissance soviétique. Il croit encore que la Russie est un empire et peut se comporter comme tel en envahissant ses voisins.

Hélas pour lui, au XXIe siècle, il n’y a plus d’empire. Même les Etats-Unis et la Chine qui, de certains côtés, en conservent quelques attributs, sont devenus des économies dépendantes. La Russie avec 145 millions d’habitants vieillissants ne peut y prétendre contre une Amérique deux fois plus nombreuse, une Europe trois fois et une Chine neuf fois plus peuplée.

L’héritage encombrant de Staline

Au passage, on renvoie à la lecture d’économistes qui règlent définitivement le compte du mythe soviétique[2]. L’industrialisation brutale conduite par Staline a très longtemps fait l’admiration plus ou moins avouée des nationalistes, car le PIB par tête de l’URSS, qui avait chuté des deux tiers pendant la Révolution de 1917, est remonté de l’équivalent de 500 dollars en 1920 à 2.500 dollars en 1940. C’est ce qui aurait donné à l’URSS la capacité de vaincre Hitler. Les auteurs rappellent d’une part que la soviétisation de l’agriculture a conduit à 6 millions de morts de famine mais ils calculent qu’au total, par rapport à ce qui se serait passé sans Octobre 17, le pouvoir d’achat des Russes a stagné.

Ce détour dans les années 1920 et 1930 n’a pas de vertu qu’historique.

A l’époque, beaucoup de pays en étaient restés au modèle d’une économie agraire. Le passage à l’industrie, réussi en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, était nécessaire dans la Russie des tsars comme au Japon. Nous vivons aujourd’hui une nouvelle transition du même ordre de grandeur: chaque pays doit trouver sa place dans la mondialisation, s’ouvrir, absorber les bouleversements technologiques, éduquer sa population à un monde fluctuant et imprévisible.

Ce défi est le même pour tous, il n’est pas facile comme on le voit tous les jours en Italie ou en France. Mais la clef est la même: l’adaptation, la souplesse, la vitesse. L’Etat, intelligent, garde une place, mais le retour en arrière dans le nationalisme est une illusion. Que Google soit plus important pour les ménages russes que le Kremlin énerve sûrement beaucoup Poutine. Mais il n’y peut pas grand-chose, sauf à s’enfermer plus encore dans le cadenassage d’Internet, le contrôle des ONG ou la limitation des droits de manifester. Et ce n’est pas occuper la Crimée ou même la moitié de l’Ukraine qui empêchera la population russe, demain, de trouver que le dictateur va dans le mauvais sens.

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